111 poètes d’aujourd’hui en Rhône-Alpes

Ainsi il ya des poètes et ils sont vivants. On en a même trouvé 111 qui ont posé un temps leur sac à terre dans notre région.

Bien sûr, habiter en Rhône-Alpes n’est pas une qualité littéraire, ce n’est pas un défaut non plus, la question est ailleurs, et les anthologistes n’ont pas semblé rencontrer de graves difficultés à nous proposer cette coupe, ces strates de poésie, qui s’écrivent à nos portes. Ils nous font un simple signe qu’il en est probablement ainsi partout, pourvu qu’on veuille bien y porter attention.

On pense à Bashô, bien sûr, et ses 111 Haïkaïs. Ces extraits errants dans le labyrinthe d’une œuvre, ces fragments comme de hasard, ont bien souvent l’effet de révélateur du Haïku, sa soudaine lumière sur la marche d’un poète.

C’est aussi que l’écriture de ces poètes d’aujourd’hui n’est, à quelques notables exceptions près, pas prolixe. Ils ont le verbe ponce, comme on dit de la pierre : dur, léger, abrasif, flottant et issu d’un volcan qui n’est, en eux, qu’en sourdine.

Les courts poèmes de Roland Tissier, par exemple, qui semblent comme le paysage de la ville, révélé par le passage d’un doigt sur une vitre embuée de froid, les notations intimes et troublantes de Laure Morali, les pieds dans la ville, le cœur au large, la simple cryptographie de Jean-Marie Berthier qui répand sa lumière sombre sur le lecteur, la vision de nature de Pierre Dhainaut, forte et envahissante comme une racine que l’on mord, les semis de Ghaouti Faraoun, que l’on dirait grattés sur un palimpseste et qui disent, comme d’autres, qu’écrire le désespoir est un geste d’espoir, ceux-là sont économes de leurs mots, mais chaque mot dit la totalité du langage.

Il en est d’autres qui, submergés par les flots parfois insignifiants du monde, nous livrent un flot  de phrases, peut-être pour aiguiser notre attention à ce qui fait caillou de sens dans ce torrent.

Georges Hassomeris est en performance constante, sa machine à écrire doit se nommer ouragan et ses poèmes chutes, on entend le son de sa voix haletante en le lisant. À l’inverse, Philippe Jacottet trace un calme et sinueux chemin d’émotions, il compose un vaste tableau par touches successives, et c’est à la fin seulement que l’on sait où il nous a emmené. Les très singuliers récits de Patrick Ravello, sont des inventaires intérieurs et chaleureux.

La poésie visuelle de Gilles Cabut nous pose à la frontière de la langue, comme les jaillissements de Patrick Beurard-Valdoye nous la dessinent en creux, par l’extérieur, mais nulle obscurité chez ces deux-là, non plus que dans les scénarios hallucinés de Jean-Pierre Bobillot.

Si certains n’ont pas choisi d’épurer visiblement leur langue, ils n’ont pas surchargé leur propos pour autant, et ceux qui parlent par grandes vagues d’émotions rejoignent les dispensateurs d’un goutte à goutte précieux et concentré.

On ne saurait, dans ce court article, dire la diversité et l’unité de cette anthologie, et il n’y a ici qu’une coupe dans la coupe, la vision au microscope personnel d’un lecteur attentif. Qu’on se rassure, chaque poète est précédé, désigné, par un texte de présentation de Jean-Louis Roux, plein d’attention, d’affection, précis et serein, et chacun y trouvera les signes d’une lecture forte comme l’écriture.

La place manque également pour dire aussi la beauté et la pertinence des photographies qui cheminent avec les poètes.

Chacun, auteur d’images ou de textes, croise ici son regard unique avec le monde, comme on croise le fer, chacun éclaire le réel avec force et, pour certains, l’illumine.

Michel Thion

- 111 poètes d’aujourd’hui en Rhône-Alpes. Anthologie présentée par Jean-Louis Roux. Éditée par la Maison de la poésie Rhône-Alpes et Le Temps des Cerises.

 

 

 

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