" (…) si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. (…) Si alors un enfant vient à vous, s'il rit, s'il a les cheveux d'or, s'il ne répond pas quand on l'interroge, vous devinerez bien qui il est. "

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit prince

 

Centre de rétention administrative,
aéroport Saint-Exupéry, Lyon, mars 2007

 

 

 

la longue attente au-dehors
le vent feuilletant
passeports muets
les visages en simple visite
sur les terrains vagues alentour
l'azur primitif suite à l'hiver
l'antichambre du froid
où grelotte la raison
point final du monde
le grillage ponctuant le camp
l'accent des barbelés
aux lames écorchant tout nom
et sur les toits
ces nuages en lambeaux
évanescence de runes
hurlant le gris du sort
ensuite la fouille
viol d'intime
l'examen du contenu des voix
du souffle retenu
des mains pourtant vides
les gardiens hésitant
avant d'autoriser le don
d'une bouteille d'eau
d'un paquet de biscuits
puis comme naguère à Drancy
le haut-parleur
appelant les " retenus "
dans la cour
alors dans un mètre sur trois
cet ailleurs des regards
encore et toujours
en partance
quatre exilés parmi des milliers
trois générations
en une branche généalogique
déboutée de sol
l'effroi lisible en filigrane
sur la page blanche des traits
ce bref espace
d'échanges chronométrés
sous l'œil policier du temps
le huis clos des mots
ne pouvant dire
ce qui impossible à taire
indicible surtout
l'incompréhension d'un gosse
de trois ans
cherchant des yeux
cette invisible frontière
comble de la dérision
ce devoir instinctif
retenir tout sanglot
quelques gouttes de pluie
sur les vitres
on dirait les larmes
de celui
dont cet aéroport
porte le nom
si loquace
le silence
cette invective muette
au revers des voix
le peu que l'on sache dire
le rien que l'on puisse faire
et soudain déjà l'ordre intimé
l'ultime adieu
en bout de phrase
en fin de geste
non-instant révoquant tout réel
or similaires derrière la porte
combien d'autres histoires
adossées aux décrets d'une loi
aujourd'hui tant de peuples
rasent les murs
comme on fait le dos rond
sous l'orage
sombre des temps
si visible ici
bien plus qu'à travers le flash
d'images ne disant rien
de la sueur des ombres
de la chute des nerfs
des hurlements de peau
mais jusqu'où l'indifférence
quand s'opère
au nom de tous
la rétention du souffle
l'expulsion du sens
tel une insulte
à la commune étymologie humaine
à l'universelle identité du sang
pays s'injectant dans les veines
la finalité d'une peur
sans autre cause
que le doute envers lui-même
qui aurait pu croire
inouïe
à cette déviance du présent
malgré l'exemple des siècles
et l'augure de demain
quand l'Histoire jugera
si seul alors
au tribunal du temps
ce ministre d'Etat
pour avoir profané sa mémoire
et n'avoir pas lu
l'oracle des signes
que tracent
jour après jour
à l'aube
les fumées d'avions
dans le désert du ciel

 

Stéphane Juranics

 

 

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